Intus et in cute Schubertis : deux quatuors par les Terpsycordes

Intus et in cute Schubertis : deux quatuors par les Terpsycordes

Intus et in cute Schubertis : deux quatuors par les Terpsycordes

19 Novembre 2014

Parler des femmes, disait Guitry dans certaines conférences plaisantes qu’il donnait, c’est en dire du mal, quelque bien qu’on en pense, et cela pour cette raison que quand on dit du bien de quelque chose on a tout de suite fini, donc dire du mal des femmes, c’est donc en parler longtemps. Vous jugez par là, Lecteurs, si l’auteur de ce blog est confronté à une difficulté, pour ainsi dire, permanente : se faisant à peu près une règle d’éviter, autant que possible, de parler d’objets qu’il n’a pas aimé — c’est un choix —, il se — je me trouve perpétuellement en peine pour chercher à expliquer pourquoi alors que les oreilles et le cœurs ne se le demandent pas. Il me faut, à chaque fois, tenter de discerner précisément les qualités qui ont fait que j’ai aimé. Et il y a des cas où plus l’objet est devenu familier, plus il devient difficile d’en parler, alors même qu’il est, en réalité, essentiel.

Quel artifice utiliser pour ne pas se contenter de dire « c’est très beau, merci, au revoir », pour éviter le “j’aime” ou le “génial, magnifique, sublime” — mots qui répétés jusqu’à la nausée finissent par ne plus être des qualités, ni même des qualificatifs, mais de simples adjectifs — sans pour autant tomber dans l’apparence de l’insensibilité ? (Peut-être y tombé-je d’ailleurs sans qu’on me le dise.)

J’ai connu le disque des Terpsycordes contenant les quatuors 13 et 14, D. 804 et 810, en la mineur et en ré mineur, Rosamunde et des Tod und das Mädchen, peu après sa sortie, et ç’a été une révélation à peu près immédiate. Je ne connaissais que le second quatuor, et je l’étais demandé comment le motif d’un passage de la musique de scène que Schubert avait composée pour la pièce Rosamunde de Helmina von Chézy avait pu être si connu alors que cette musique n’est à peu près jamais jouée ni enregistrée ; le deuxième mouvement du quatuor D. 804 donne la réponse : parce que, de même que dans le D. 810 Schubert a réutilisé un motif du lied der Tod und das Mädchen, de même il a réemployé le thème du deuxième entracte de sa musique de scène dans le quatuor qui en reçut, du coup, le nom. Mais c’est sans doute le premier mouvement de ce quatuor qui me marqua le plus, avec son dessin de deuxième violon rappelant l’accompagnement de Gretchen am Spinnrade, le motif de l’alto et du violoncelle, avec ses notes répétées implacables (blanche pointée – quatre doubles croches, blanche pointée – quatre doubles croches), et soudain, comme surnageant, la mélodie erratique du premier violon, magnifiée, dans l’interprétation des Terpsycordes, par une sonorité douce, un phrasé ample et un caractère rêveur, par aussi l’unité du son, justement — c’est plus tard que j’ai appris que les quatre musiciens jouent des instruments tous de la même famille de luthiers, les Vuillaume (Jean-Baptiste et Nicolas-Louis), cordés de boyau, et quatre archets classiques ; aux premières écoute, l’heure n’était pas à l’information — il n’y avait pas l’Audience du Temps à l’époque et il n’aurait pu être question de chroniquer cela — mais à l’émerveillement. Et j’avais, pour ainsi dire, l’impression d’une espèce de miracle. Les teintes tantôt diaphanes, tantôt violemment charnelles, le ton tantôt tendre et un peu triste, tantôt tragique, tantôt intime, quasi mormorando, et tantôt passionné, éperdu — tout cela donnait à la musique de Schubert une expressivité qui, avec cette décence (du latin decere, “convenir”), avec cette concentration et cette intensité, était — et reste, d’ailleurs — à la limite de l’incroyable et même de l’insoutenable.

Ce premier mouvement du « Rosamunde », puis les suivants, puis les quatre du « Der Tod und das Mädchen », ces huit pistes du disque mettaient en quatuor le même art immense que celui des grands Liedersänger — je pense surtout à Brigitte Fassbaender. Ces huit pistes incandescentes portent à croire que les Terpsycordes pourraient dire, sinon de Schubert, du moins de ces quatuors-là, et sans doute de l’âme véritablement romantique : Ego te intus et in cute novi — « je t’ai connu(e) à l’intérieur et sous la peau » (Perses, Satires, III, 30). Quelque chose palpite, frémis et se consume avec délices et émotions. Et ce qu’il y a de bien avec les disques, c’est qu’on peut recommencer.

Franz Schubert :
Quatuors en la mineur, D. 804, “Rosamunde”,
et en ré mineur, D. 810, “Der Tod und das Mädchen”.

Quatuor Terpsycordes, sur instruments anciens.

Ricercar, 2008.

Rédigé par L’Audience du Temps
l'article online: http://laudiencedutemps.overblog.com/2014/11/intus-et-in-cute-schubertis...