Trionyx fait swinguer Terpsycordes

Trionyx fait swinguer Terpsycordes

Trionyx fait swinguer Terpsycordes
SAMEDI 28 MARS 2015
Roderic Mounir

Maël Godinat vernit dimanche à l’AMR, à Genève, un album où jazz et baroque fricotent.

Il le confesse volontiers: «Je suis très mauvais pour me vendre.» Discret, Maël Godinat n’en est pas moins omniprésent dans la création musicale suisse. Formé très jeune au saxo et au piano, le Genevois se partage aujourd’hui entre son groupe de jazz Trionyx (fondé avec Manu Hagmann et Nelson Schaer), le quartet Grupetto où il côtoie Stéphane Métraux, Yves Cerf et ­Sylvain Fournier, divers arrangements pour ­l’ensemble Fanfareduloup Orchestra, et des mandats de composition notamment pour le théâtre et la danse contemporaine – au Galpon, sa musique accompagnait récemment Incorpo II, une «émancipation de la matière des corps» ­signée Noémi Alberganti et Olivia Ortega.

Ce dimanche, Maël Godinat concrétise sur scène un ambitieux projet vieux de deux ans déjà. Le disque, d’ailleurs, risque de ne pas être prêt à temps pour son vernissage dans le cadre de l’AMR Jazz Festival. On croise les doigts, mais peu importe finalement, car la perspective d’assister en live au mariage entre le swing de Trionyx et les archets du quatuor Terpsycordes est en soi réjouissante. Et intrigante. On connaît l’éclectisme et l’exigence du quatuor fondé en 1997 par des élèves de Gabor Takács-Nagy, Girolamo Bottiglieri (premier violon), Raya Raytcheva (deuxième violon), Caroline Cohen-Adad (alto) et François Grin (violoncelle). De là à se fondre dans l’univers jazz et blues de ce projet baptisé Dédales, qui agrège en plus la poésie de Gabriel Alanis, il restait quelques pas à franchir.

«C’était une vieille idée, que je souhaitais concrétiser depuis la découverte de l’album Home (1980) du bassiste Steve Swallow, qui avait travaillé avec le pianiste Steve Kuhn à partir des mots du poète Robert Creeley. Ils avaient ensuite enregistré un autre disque, avec un quatuor à cordes et la voix préenregistrée du poète, qui devait décéder.» L’idée maîtresse était de tisser des correspondances entre la composition, les mots du récitant et l’interprétation musicale. Structures, rythmiques, silences. Dédales a d’abord pris appui sur l’amitié de longue date entre Maël Godinat et Gabriel Alanis, «qui n’a encore rien publié, mais dont j’apprécie beaucoup la poésie minimaliste et évocatrice, l’écriture parfois automatique.»

Vint ensuite le moment de convaincre un ­ensemble aussi chevronné et sollicité que Terpsycordes de rejoindre l’aventure. «Je n’avais pas tout à fait réalisé l’impact de leur carrière et l’abondance de leur production discographique. Ils ont une connivence et une polyvalence impressionnante», commente cet ancien élève du Conservatoire, où il a étudié le contrepoint avec Nicolas Bolens, se décrivant toutefois comme un «dilettante du classique». A sa grande surprise, Terpsycordes s’est emballé pour le projet et pleinement investi. L’enregistrement a été réalisé en automne 2013 sous les auspices techniques de Renaud Millet-Lacombe, à l’Epicentre, salle de Collonges-Bellerive à l’acoustique boisée particulièrement indiquée. En trois jours seulement. Mais au terme d’un minutieux travail d’écriture des partitions, afin de guider Terpsycordes en terrain partiellement inconnu.

Car de toute évidence, l’enjeu tenait dans la rencontre entre l’improvisation d’une part, et la rigueur d’exécution de l’autre. Deux traditions que Dédales concilie avec une rare élégance. Du blues langoureux de «En bleu au hasard», morceau qui ouvre l’album à paraître, au très beau «Gagarine», un gospel qui fait dialoguer le piano de Maël Godinat, la contrebasse de Manu Hagmann et les cordes souveraines de l’ensemble chambriste. En passant par les contrepoints planants de «L’incertain et l’insoumis», où les mots d’Alanis dits par le comédien Olivier Carrel jouent à se chercher, se trouver et se perdre. «En quête d’une fin» fait parler la poudre dans les fûts de Nelson Schaer, avant une conclusion ­baroque inspirée, selon son auteur, par les fugues de l’Allemand Johann Pachelbel. Le concert de dimanche aura lieu sans récitant, pour laisser la musique parler, «car elle se suffit à elle-même». Sur l’enregistrement, Maël Godinat tenait déjà à éviter «l’écueil de l’illustration». La voix d’Olivier Carrel a été enregistrée séparément, le compositeur montant le tout ­selon un minutage précis, silences compris.

Dédales séduira aussi bien les amateurs de swing, de blues, que de musique baroque. Le projet, de l’aveu de son initiateur, «est promis à un bel avenir. J’ai envie de lui insuffler plus d’énergie, de niaque, après cet enregistrement d’une ­douceur extrême.» Sur Dédales, Maël Godinat a ­incité les archets de Terpsycordes à marquer le plus possible les accents, à suivre la rythmique impulsée par Trionyx, plutôt que de couler ses phrasés en legato. Un big band tellurique se profile-t-il à l’horizon? N’exagérons rien, mais le champ semble ouvert à de belles expériences.

Dédales, album auto-édité, verni live di 29 mars à 19h30 au Sud des Alpes, Genève (AMR Jazz Festival, avant le trio Ad Lucem ­d’Anders Jormin). Rens: www.amr-geneve.ch et www.maelgodinat.com