Archets lyriques et sauvages

Archets lyriques et sauvages

Quatre ensembles ont offert une nuit grisante au public du Festival Amadeus à Genève

Samedi soir, peu avant minuit, beaucoup avaient sorti leurs «petites laines» pour contrer le froid dans la grange du Festival Amadeus, en campagne genevoise. On avait distribué des couvertures, le public écoutait la musique religieusement, conscient qu’« Une Nuit des quatuors » n’est pas un événement anodin. Saskia et Karine Lethiec, directrices du festival, ont imaginé ce marathon (quatre siècles de quatuor à cordes par quatre formations différentes) selon une recette très prisée en France. L’idée est de consacrer une soirée à un compositeur ou à un genre musical. L’indigestion guette toujours ce genre d’entreprise, mais les choix étaient suffisamment tranchés pour tenir le public en haleine. Il y avait ceux qui étaient arrivés dans l’après-midi, pour entendre le Quatuor Mosaïques ou le Quatuor Stradivari, les autres arrivés dans la soirée pour le prestigieux Quatuor Prazák. A lui seul, cet ensemble formé il y a plus de trente ans à Prague est une légende. Il a signé une intégrale très remarquée des quatuors de Beethoven sous le label Praga, dont le 15e en la mineur, qu’il donnait ce soir-là, précédé du 6e Quatuor de Martinu, très rarement joué. Assis dans un demi-cercle rapproché, ces musiciens présentent une formidable cohésion des archets. C’est un quatuor « symphonique » par excellence, à l’égal des Amadeus ou des Berg. Le premier violon, ardent, expressif s’impose en leader tout en laissant une grande liberté à ses acolytes. Ces pur-sang usent de sonorités mordantes et aiguisées pour exprimer la modernité de Martinu. La variété des attaques, la gestion du temps sans cesse comprimé et dilaté, le chant éloquent dans le mouvement lent rendent la puissance d’inspiration du dernier Beethoven. Loin d’être intimidé par ses aînés, le Quatuor Terpsycordes insuffle respiration ample et sauvagerie grisante au 2e Quatuor d’Ernest Bloch. Les musiciens genevois rendent ses sonorités inouïes au Quatuor No 1 de Ligeti, Métamorphoses nocturnes, même si la cohésion des archets n’est pas aussi estomaquante que chez les Prazák.