Le Quatuor Terpsycordes passionné dans Schubert

Le Quatuor Terpsycordes passionné dans Schubert

Article du 21 octobre 2015, écrit par Thomas Vergracht (ResMusica)

C’est en fins connaisseurs que les Suisses du Quatuor Terpsycordes se penchent aujourd’hui à nouveau sur Franz Schubert, après notamment en 2008 un album couplant les Quatuors n° 13 « Rosamonde » et n° 14 « la Jeune Fille et la Mort ».

Les musiciens sont rompus au répertoire de la fin de l’ère classique et pré-romantique, qu’ils apprécient donner sur instruments d’époque, fait encore trop minoritaire dès que l’on sort des travées baroques, et qui, on le verra, apporte ce profond supplément d’âme aux deux chefs-d’œuvre qui nous occuperont aujourd’hui : le Quatuor n° 12 « Quartettsatz », et l’impressionnante fresque créée par le quinzième et ultime quatuor à cordes du musicien viennois.

Relevant d’une période trouble pour le compositeur, le Quatuor n° 12 « Quartettsatz » (1820) n’est resté qu’à un état inachevé (tout comme sa célèbre Symphonie n° 8 écrite au même moment). Composé d’un mouvement unique d’une dizaine de minutes seulement, il n’en oublie pas pour autant d’adopter une terrible force dramatique, dès les trémolos d’entrée, nous plongeant au cœur même de la matière sonore. Le jeu des Terpsycordes se mue tantôt en déchaînements nerveux ou bien à l’opposé en d’angéliques pianissimi, transfigurant l’incroyable inspiration schubertienne.

Car on remarquera dès ce « Quartettsatz » introductif un élément des plus marquants : en effet, les interprètes ayant adopté le jeu sur des instruments authentiques ne possédant pas toutes les capacités expressives des instruments d’aujourd’hui (cordes en boyau, etc.), ils auront eu à cœur d’accentuer les contours, les nuances, les dynamiques de cette musique…

Un choix d’une merveilleuse intelligence permettant de goûter au maximum de leur potentiel expressif les coups de théâtre, les soubresauts, les recoins d’ombre et autres rais de lumière. En d’autres termes : la musique elle-même, poussée à son plus intense paroxysme expressif. Mais le morceau de choix de cette nouvelle galette du Quatuor Terpsycordes se trouve avec le Quatuor n° 15 (1826), dernier ouvrage que Schubert consacra à un genre où il a laissé de formidables joyaux. Composé en une dizaine de jours seulement (comme on pouvait encore écrire à l’époque un opéra en trois semaines), cette œuvre monstre de plus de quarante-cinq minutes fait figure non pas d’un simple quatuor à cordes, mais plus spécifiquement d’une sorte d’opéra à quatre instruments, tant le propos dramatique est dans cette œuvre plus intense que jamais. Les Terpsycordes auront su en exploiter toutes les ressources dramatiques (dramaturgiques ?).

Dans cette nouvelle gravure, les quartettistes ne laissent aucun temps mort à leurs auditeurs : du long premier mouvement (près de vingt minutes) à la forme sinueuse et aux aspérités saillantes, conduisant au deuxième et à ses lancinantes mélodies jusqu’au tourbillon central aux confins du cri, en passant par l’étourdissant scherzo où le compositeur fait tourner la tête de l’auditeur à raison d’un flux quasi-ininterrompu de notes répétées, entrecoupé d’un Trio aux allures de ländler, jusqu’au finale solaire en forme de course effrénée.

En un mot, on n’imagine guère interprétation plus vivante et passionnée que celle gravée aujourd’hui par le Quatuor Terpsycordes, portant à son comble une indomptable fièvre romantique. On aura également pu saluer une superbe prise de son signée Johannes Kammann, transportant l’auditeur au plus près des instruments, ainsi qu’une notice comprenant une belle et instructive analyse des œuvres, signée du musicologue français Jean-François Boukobza.

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